« Buona sera ! Je suis le Père James Martin, jésuite. Je suis désolé de ne pouvoir mieux m’exprimer en italien. Je suis désolé de ne pouvoir mieux m’exprimer en espagnol. Je suis désolé de ne pouvoir mieux m’exprimer en français. Je parlerai donc en anglais !
Pourquoi travaillons-nous avec et accompagnons-nous les catholiques LGBTQ ? Réfléchissons ensemble à quelques raisons :
- La première pourrait être qualifiée de « raison séculaire » : comme nous l’avons entendu ce soir, les catholiques LGBTQ sont souvent victimes de violences, de coups, de discriminations. Cela devrait être le souhait de toute personne de bonne volonté de les aider, eux qui sont nos frères et sœurs.
- La deuxième raison vient de l’enseignement social de l’Église catholique. L’un des piliers de la doctrine sociale est la solidarité avec les personnes marginalisées, celles qui sont reléguées dans les « périphéries », comme nous l’a souvent rappelé le pape François.
- Troisièmement, si, comme moi, vous êtes membre d’un ordre religieux, vous pouvez avoir des « charismes religieux ». Ce soir nous sommes réunis entre le corps de saint Ignace de Loyola, qui nous a enseigné de rechercher Dieu en toutes choses et en toutes personnes, et le bras de saint François Xavier, qui a baptisé des dizaines de milliers de personnes considérées à l’époque comme « moins qu’humaines ». Aujourd’hui nous, jésuites, sommes appelés à « marcher avec les exclus ». Il n’y a pas plus exclu dans notre Église que les personnes LGBTQ.
Nous avons donc une raison séculaire, une raison liée à la doctrine sociale catholique et une raison liée à un ordre religieux. Toutes ces raisons sont bonnes. Mais il y en a une, encore plus importante, c’est que Jésus nous demande de le faire. Car c’est ce que Jésus lui-même a fait. Je voudrais évoquer trois épisodes des Évangiles qui nous le montrent :
- Le premier est la rencontre de Jésus avec le centurion romain à Capharnaüm (Mt 8, 5-13). Capharnaüm est un village de pêcheurs au bord du lac de Tibériade. Un centurion romain s’approche de Jésus. C’est un soldat d’une armée d’occupation, un colonisateur. Il demande à Jésus de guérir son serviteur.
Que dit Jésus ? Lui dit-il : « Va-t’en, tu appartiens à une armée d’occupation » ? Lui dit-il : « Éloigne-toi de moi, tu n’es pas juif » ? Cet homme est aussi éloigné que possible du monde juif. C’est l’étranger par excellence.
Mais non. Au contraire, Jésus l’écoute, guérit son serviteur, le bénissant ainsi en lui rendant un grand service. Jésus le traite comme le Catéchisme nous demande de traiter les personnes LGBTQ : avec « respect, compassion et délicatesse. ». Il loue même sa foi : « Jamais en Israël je n’ai vu une telle foi. » Et quand je regarde mes sœurs et mes frères LGBTQ, qui ont souvent traversé de grandes souffrances, je pense parfois : jamais je n’ai vu une telle foi. - Le deuxième épisode, vous le connaissez bien, est celui de la « Femme au puits » chez Jean : la samaritaine. (Jn4, 1-42). Jésus traverse la Samarie. Or, les Juifs et les Samaritains étaient à cette époque en conflit. On nous dit qu’il est midi. Quel étrange précision ! En quoi est-ce important ? Parce que cette femme est au puits à l’heure la plus chaude de la journée. Bien plus chaude qu’à Rome aujourd’hui ou dans cette église maintenant !
Elle est là parce qu’elle a été exclue. Pourquoi donc ? Pourquoi ne peut-elle pas venir avec les autres femmes de la ville ? Nous le découvrons plus loin : elle a eu cinq maris et vit avec un homme qui n’est pas son mari. Elle a un passé sexuel et un présent sexuel « irréguliers ».
Comment donc Jésus traite-t-il cette femme à qui, selon les conventions, il ne devrait même pas adresser la parole : c’est une samaritaine, c’est une femme, elle a cette vie bizarre ?
Lui dit-il : « Éloigne-toi de moi » ? Lui dit-il : « Je refuse de te parler » ? Il engage avec elle, au contraire, l’une des plus longues conversations de tous les Évangiles et se révèle à elle comme l’eau vive.
La femme laisse alors là sa cruche, court à la ville et annonce la Bonne Nouvelle aux samaritains. Elle devient une « apôtre », une envoyée. C’est le deuxième signe de la façon dont Jésus traite les personnes « aux marges ». Il ne prononce aucun mot de condamnation à son encontre. Elle, cette personne des périphéries que Jésus aime. - Le troisième et dernier épisode, mon préféré, est celui de Zachée (Lc 19, 1-10). Zachée est le chef des collecteurs d’impôts à Jéricho. Or, il était considéré comme « marginal ». Je mentionne cela non pas parce que les catholiques LGBTQ sont plus pécheurs que les autres, mais parce qu’il est exclu, parce qu’il est collecteur d’impôts.
Je voudrais que vous associiez les catholiques LGBTQ à Zachée. L’Évangile le décrit comme « petit de taille ». Il est physiquement petit. Mais quelle est la « taille » des catholiques LGBTQ dans l’Église ? Ils ont peu de « stature », peu de « prestige ». On nous dit qu’il ne peut pas voir Jésus « à cause de la foule ». La foule empêche de voir. Combien de fois l’Église est-elle « la foule » qui empêche les personnes de petite taille de voir Jésus ?
Et pourquoi veut-il le voir ? Parce qu’il veut le connaître. C’est que veulent les catholiques LGBTQ : ils veulent voir et connaître Jésus.
Que fait alors Zacchée ? Il monte sur un arbre. Il fait quelque chose de difficile. Quelque chose que les autres n’ont pas à faire. Jésus traverse Jéricho et dit : « Aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » Zachée descend de l’arbre « avec joie ». Parce que nous savons combien il est réjouissant d’être enfin accueilli.
Et puis, il y a cette phrase qui a pour moi tant de sens, que je voudrais partager avec vous. L’Évangile de Luc dit: « Ce que voyant, tous murmuraient » (19, 7).
Vous avez été confrontés à des protestations, à des murmures et à des plaintes. Demain, lorsque nous franchirons la Porte Sainte, il y aura peut-être des protestations. Les gens murmuraient à l’époque de Jésus et les gens murmurent à notre époque. Parce que faire preuve de miséricorde envers les personnes marginalisées rend toujours certaines personnes furieuses. Nous devons donc nous préparer aux murmures et aux plaintes.
Zachée descend et dit qu’il donnera la moitié de son argent aux pauvres et remboursera tous ceux qu’il a escroqués. Il se convertit. Mais certains spécialistes du Nouveau Testament affirment que les Évangiles utilisent le temps présent : Zachée donne déjà la moitié de son argent aux pauvres ; c’est déjà une personne généreuse. Et finalement Jésus dit : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison. »
Comment Jésus traite-t-il Zachée ? « Éloigne-toi de moi » ? Absolument pas ! Il lui dit bien au contraire : « Je veux demeurer chez toi. » Il me semble qu’il y a deux endroits où nous pouvons nous tenir dans l’Église : aux côtés de Jésus et de Zachée, ou aux côtés de ceux qui murmurent et se plaignent. En ce qui me concerne, je choisis Jésus. Et je vous invite, mes frères et mes sœurs, à faire de même.
Que Dieu vous bénisse. »
James Martin s.j. est un prêtre jésuite, rédacteur en chef chez America Media et fondateur d’Outreach. Il est également consultant auprès du Dicastère pour la communication du Vatican et membre du Synode des évêques. Il est l’auteur de nombreux livres sur la spiritualité, dont, en français, Bâtir un pont -l’Église et la communauté LGBT (Le Cerf, 2018), et Une spiritualité pour la vie réelle -Guide jésuite pour (presque) tout (Scriptura, 2000).
Traduit en français pour l’auteur par G.P.
Vidéo de cette intervention : https://www.youtube.com/watch?v=8bw6Qrzq2ro&t=3s