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Année jubilaire à Rome, les catholiques LGBT +, pèlerins parmi les pèlerins

Article paru dans Le Pèlerin n°7450>11 Septembre 2025 - Quelque 1 400 catholiques LGBT +* du monde entier ont accompli un pèlerinage jubilaire dans la capitale romaine samedi 6 septembre. Une première historique.

Xavier Le Normand

Depuis l’ouverture de la Porte sainte par le pape François en décembre dernier, Rome vit au rythme de l’année jubilaire. En plus des grands événements comme le Jubilé des jeunes cet été, ou celui des pauvres à venir en novembre, chaque jour des milliers de pèlerins remontent en procession la via della Conciliazione qui mène à la basilique Saint-Pierre.

Scouts, diocèses, écoles, congrégations religieuses… Toute la diversité de l’Église et de ses mouvements répond à l’appel à venir célébrer le Jubilé de l’espérance dans la Ville éternelle. Selon le Vatican, 24 millions de fidèles ont accompli cette démarche en huit mois.

« Une place pour tous »

Le 6 septembre, pour un œil attentif, un groupe détonnait légèrement du reste des pèlerins. Là, un éventail attirait le regard ; ici, un motif sur un tee-shirt, une paire de chaussettes ou un chapeau ; épinglé sur l’habit blanc d’une dominicaine, un pin’s à première vue anodin. Particularité de ces accessoires ? Les couleurs de l’arc-en-ciel, signe de ralliement des personnes homosexuelles, bisexuelles et transgenres. C’est la première fois qu’un pèlerinage jubilaire était organisé à Rome pour ces personnes et leurs familles. Quelque 1 400 catholiques de 23 pays – dont une centaine de Français – ont répondu à l’appel, entonnant des Je vous salue Marie et des chants des Journées mondiales de la jeunesse. Pèlerins parmi les pèlerins, sous le même soleil de plomb.

« Nous avons instauré ce pèlerinage pour dire aux jeunes concernés qu’il y a une place pour tous dans l’Église, chacun comme il est », explique Mara, vice-présidente de la Tenda di Gionata (La tente de Jonathan, en français), principale association organisatrice impliquée dans la pastorale auprès des personnes LGBT+ et de leurs familles. Comme tout autre groupe en démarche jubilaire, les pèlerins ont demandé au Saint-Siège à être inscrits au calendrier officiel. Le Vatican a accepté, indiquant sur son site internet « Pèlerinage de la Tenda di Gionata et autres associations ». Si leur spécificité n’est pas mentionnée, cette indication est loin d’être anecdotique, témoignant implicitement d’une reconnaissance de ces mouvements.

Une foi blessée

Autre signe : l’église jésuite du Gesù avait été proposée comme lieu de ralliement pour les pèlerins. Cet édifice baroque au cœur de Rome, qui abrite notamment la châsse de saint Ignace de Loyola, en est un monument incontournable. « Nous ne sommes pas reçus à la marge ! », s’enthousiasme Pierre-Marie, de l’association française D&J Arc-en- ciel. Quelques heures avant le passage de la Porte sainte, Mgr Francesco Savino, vice-président des évêques italiens, y a présidé une messe à la liturgie soignée. Son homélie centrée sur l’espérance, aux mots scrupuleusement pesés – il n’utilisera jamais les expressions « LGBT+ » ou « personnes homosexuelles » –, a rappelé que « l’amour de Dieu nous donne une dignité inaltérable » ; et de lancer, suscitant de longs applaudissements : « Il est temps de restituer sa dignité à chacun, surtout à celui à qui elle a été niée ! »

La foi de beaucoup de ces pèlerins a, en effet, souvent été blessée. « Lorsque ma fille se débattait avec son identité et son orientation, ce qu’elle a pu entendre à l’aumônerie l’a enfoncée », regrette Claire, cofondatrice de Reconnaissance, un mouvement de parents de personnes LGBT +, en remontant la via della Conciliazione. « La blessure pour moi n’est pas d’être homo, c’est de devoir raser les murs, y compris au sein de l’Église », poursuit Henri. « Nous n’avons pas trouvé en elle une mère accueillante », résume un autre. Cette rencontre est venue changer la donne. « En 2023, j’ai participé aux JMJ à Lisbonne (Portugal), mais j’avais l’impression de ne pas pouvoir être pleinement moi-même, raconte Sixtine. Ce pèlerinage me donne l’occasion de revivre ce que j’y ai vécu de manière inclusive. » Étudiante en médecine, elle est venue avec sa compagne. « Ce Jubilé est pour nous un avant-goût de l’unité que nous voudrions vivre au sein de l’Église », déclare de son côté Joseph, membre de Devenir un en Christ. « Nous sommes venus jubiler avec l’Église, car nous sommes heureux d’en faire partie par notre baptême », souligne Timothée, de la même association.

Des attentes persistent

Les relations seraient donc apaisées ? « Ce n’est pas le temps des revendications », élude le quadragénaire. Cette prudence explique la discrétion relative des 1 400 personnes et l’absence – à quelques exceptions près – de grands drapeaux arc-en-ciel. De fait, recommandation a été faite de ne pas sortir les étendards. « C’est un pèlerinage, pas une marche des fiertés ! », lance ainsi Sixtine à un membre de son groupe, plutôt dubitatif face à cette instruction. Car des incompréhensions demeurent. « Notre situation n’est pas choisie, témoigne Jérôme, en profonde tension entre son homosexualité et la crainte d’être rejeté par sa famille très pratiquante. Pour que l’on puisse unifier nos vies et porter du fruit, il faut que les différentes composantes de nos existences soient respectées. » « Trop souvent, notre foi est jugée en raison de notre orientation sexuelle », regrette un couple de femmes italiennes.

Pour l’heure, le temps était à la célébration et à la gratitude envers le pape François, sans lequel, de l’avis de tous, un tel pèlerinage n’aurait jamais eu lieu. Et Léon XIV ? Dans son homélie, Mgr Savino a assuré que ce dernier l’avait encouragé à célébrer cette messe. Le 1er septembre, le père James J. Martin, très impliqué dans la pastorale des personnes LGBT+, a par ailleurs été reçu par le pape, qui l’aurait, lui aussi, encouragé dans cette démarche. Mais il prévient : « Bien que les questions LGBT+ incluant aussi les queers, soient sur le radar de Léon XIV, d’autres choses peuvent être plus urgentes pour le moment. »

* L’acronyme LGBT + fait référence aux personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres. La lettre Q, parfois ajoutée, désigne les queers, qui affirment leur refus des catégories liées au sexe.